« RÉANIMER LA NATURE »
Deux romans policiers d’inspiration écolo
J’emprunte ici l’expression Réanimer la nature à Val Plumwood, penseuse australienne éco-féministe. Dans un bel essai paru en 2009 sous le titre « Nature in the active Voice »(traduit en français aux PUF en 2020), elle invite les écrivain.es à « penser autrement », « transformer notre culture réductionniste », en « [présentant] la nature à la voix active ». Passionnée de polars, et persuadée que la fiction peut modifier notre imaginaire et nous aider à prendre conscience de « ce à quoi nous tenons » (titre d’un livre d’Émilie Hache paru en 2011), j’ai eu le bonheur de tomber récemment sur deux romans qui illustrent bien ce projet en mettant en scène deux héroïnes, une retraitée polonaise et une étudiante suédoise.
Sur les ossements des morts : la voix aux animaux
Le premier est écrit par Olga Tokarezuk, écrivaine polonaise prix Nobel de littérature en 2018. L’héroïne est Janina Doucheyko, une ingénieure à la retraite qui vit seule dans un petit hameau au cœur des Sudètes. Férue d’astrologie (qu’elle étudie comme une science sociale), elle aime la nature, les animaux, et William Blake. Un matin, elle retrouve un de ses voisins morts dans sa cuisine, étouffé par de petits os de biches. À sa suite, d’autres chasseurs meurent mystérieusement. Tandis que la police piétine, Janina est persuadée qu’il s’agit d’une vengeance des animaux. Et pourquoi non ? Les animaux sont forts et intelligents – nous rappelle la narratrice, évoquant au passage le temps où ils pouvaient comparaître au tribunal et regrettant qu’ils ne disposent d’aucune voix au Parlement.
L’héroïne vit une relation de résonance avec le monde qui l’entoure : les animaux non-humains, les plantes, et même les objets, lui parlent. Elle habite pleinement son coin de terre menacé d’être transformé en carrière de granit. Observant tous les animaux qu’elle croise, se demandant comment chaque animal perçoit ce qui l’entoure, elle a également conscience d'être regardée par eux. Elle a elle-même quelque chose de la chauve-souris car elle voit le monde « d’un point de vue différent, à l’envers », mais elle se sent parfois « louve solitaire », ou « faune ». Sa grande sensibilité et son indépendance d’esprit en font un personnage atypique, perçue comme une vieille folle pitoyable par certains de ses voisins. Est-ce parce qu’elle pleure souvent qu’elle voit mieux que « les gens aux yeux secs » ? Elle déplore en tout cas le manque d’utopie de ses plus jeunes amis. Révoltée contre toutes les injustices, capable de se mettre en colère pour défendre ce à quoi elle tient – Janina jamais ne baisse les bras. À un policier qui assène qu’elle ne peut pas tout de même pas en demander autant, elle répond, avec une logique implacable : « - Mais si, je peux ! C’est moi qui détermine ce que je peux demander ».
Les Âmes englouties : la nature à la voix active
L’héroïne du premier roman de Susanne Jansson, journaliste et photographe suédoise, est encore étudiante. Pour les besoins de sa thèse en biologie, elle retourne dans son village natal, en pleine forêt, près d’une tourbière qui serait, dit-on, peuplée de revenants. Elle-même est hantée par un drame survenu dans son passé. Or dès son arrivée, des corps remontent à la surface. On pourrait faire de ce roman une lecture psychanalytique, mais ce qui m’a marquée, c’est la grande attention portée au vivant. En témoignent les premières lignes :
« Ce serait une erreur de prétendre que personne n’entendit ni ne vit rien. Cette nuit-là, de nombreux témoins perçurent l’écho des balles et virent une silhouette s’enfuir de la maison pour s’engouffrer dans la voiture qui l’attendait.
Les témoins retournèrent ensuite à leurs occupations ou peut-être restèrent-ils dans les environs pour assister à l’épilogue, lorsque la police arriva et que les corps furent emportés. Mais ils ne parlèrent pas. Ils se faufilèrent parmi les buissons, se perchèrent sur la branche d’un arbre, glissèrent sur le sol. Ils ne faisaient qu’un avec la nature, souvent invisibles aux yeux des humains. Peut-être étaient-ils des animaux. Petits ou grands. Rapides ou lents. Aux yeux perçants ou presque aveugles. »
Tout le récit est à l’image de cet incipit, accordant une grande place au vivant non humain : Nathalie, pour qui la nature est « une deuxième maison », dialogue avec les éléments, la mer de Göteborg, les arbres de sa forêt, le brouillard. Cette attention portée à tout ce qui l’entoure la rend « plus vulnérable », « ou plutôt plus réceptive ». Chercheuse qui sonde la terre pour étudier l’émission des gaz à effet de serre, elle est cependant capable de laisse de côté son esprit rationnel pour se laisser toucher. Elle aussi entretient une relation particulière avec les animaux. Une rencontre avec un chevreuil, un long regard échangé, et c’est un voile qui se soulève, une perspective qui se déplace, prélude à une transformation.
Hommage au vivant
Ces deux récits nous proposent une vision de l’humain comme partie intégrante de la « nature », loin du dualisme occidental – si l’on entend par « nature » : « ce qu’on n’en finit jamais d’explorer », « ce qui tient sans nous » (Isabelle Stengers, Résister au désastre, Wildprojet, 2019).
Pour Janina, le monde est une « toile gigantesque », où tout est relié :
« J’ai eu soudain le sentiment que nous étions nombreux dans ce jardin et cette forêt, et que nos visages étaient couverts de poils. Des créature bizarres. Notre arbre était à présent envahi par les chauves-souris qui entonnèrent un chant. Leurs voix aiguës, vibrantes, heurtaient les particules de la brume, et la nuit autour de nous s’était mise à résonner doucement d’un son de cloche, appelant ainsi toutes les créatures à célébrer une messe nocturne. »
Nathalie, elle, se lie avec Maya, une photographe judiciaire venue s’installer dans le village, curieuse de tout et attirée par la philosophie bouddhiste :
« Pour elle, son corps était un organisme plein de compost. Comme n’importe quelle espèce de plante ou d’animal. Ça lui donnait un sentiment de liberté totale. »
Ces deux récits nous proposent une nouvelle histoire dans laquelle les humain.es ne font pas l’histoire à iels tout seul.es, où les personnages transforment leurs milieux et son transformés par lui. La littérature vient alors « percuter cette part sensible », comme le dit également Corinne Morel Darleux (Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce. Réflexions sur l’effondrement, Libertalia, 2019), ravivant en nous l’émerveillement devant le vivant.
« Comme le monde est vaste et plein de vie », nous rappelle l'héroïne d’Olga Tokarezuk…
Olga Tokarezuk, Sur les ossements des morts, Libretto, 2014
Susanne Jansson, Les Âmes englouties, thriller, Presses de la cité, 2019
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