RUBRIQUE ANTISEXISME - Interview réalisée par Patrick Schindler du groupe Botul de la Fédération anarchiste.
« Aux armes détectives » ! La vengeance des femmes dans le polar
Lorsque Caroline Granier m'a parlé de son projet de livre A armes égales sur les héroïnes de polars, comment me douter que sa réflexion ouvrirait un tel champ de réflexion, qu’elle soulèverait autant de questions pour les lecteurs et lectrices ? L’auteure dépasse les contours entendus de la déconstruction des genres. Aujourd’hui son livre est paru aux éditions Ressouvenances. Je l’ai dévoré. C’est avec impatience que j’ai rencontré Caroline Granier.
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Monde libertaire : Comment t'est venue l'idée de ce livre ?
A une époque je lisais beaucoup de romans policiers et comme ma conscience féministe s’éveillait j’étais parfois choquée par le sexisme de certains auteurs que pourtant j’aimais bien. J’aurais aimé trouver plus de personnages féminins qui aient un rôle important dans l’intrigue. Des ami.es m’ont conseillé de me tourner vers certaines auteures et c’est là que j’ai découvert tout un domaine qui m’a ensuite tellement plu que j’ai eu envie de le faire connaître.
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Pourquoi les polars d'auteures ou mettant en avant une héroïne féminine sont-ils si rares en devanture des librairies ?
C’est exactement pareil pour la littérature blanche. Les femmes sont aussi nombreuses que les hommes à écrire mais sont moins publiées et reçoivent moins de prix. Ce n’est pas une volonté consciente de la part des libraires, mais plutôt le résultat d’un conditionnement qui de fait exclut les femmes d’une certaine culture.
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Pourquoi ton livre aborde essentiellement des auteures femmes ?
Je n’ai pas voulu exclure les auteurs hommes ni me consacrer à ce qu’on appelle le « polar féminin » mais il est vrai que cela m’a fait plaisir d’être un peu partiale. La plupart du temps les études sur le polar excluent les femmes et j’ai voulu ré-équilibrer.
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Que penses-tu du terme « polar féminin » né dans les années 90 ?
Pour moi c’est un terme dangereux car cela tendrait à prouver que les femmes écrivent d’une manière différente des hommes. Je pense la même chose de la prétendue « écriture féminine ». Certaines auteures écrivent de manière crue, créent un univers extrêmement violent, voire écrivent de la pornographie. Chacune a son propre style et l’on ne peut pas les regrouper dans une catégorie unique.
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Qu'est-ce qui change fondamentalement lorsque l'enquêtrice est une femme ?
Pour moi c’est une évidence que les femmes ne sont pas essentiellement différentes des hommes, mais ils et elles n’ont pas la même place dans la société. Une femme qui enquête dans l’espace public se heurtera forcément à des obstacles spécifiques. Si elle se met en couple ou a des enfants, sa situation va encore se compliquer.
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L'arrivée de la première femme dans la police à un haut poste dans les années 70 a-t-elle bousculé un peu les choses ?
C’est évidemment à partir des années 70 que l’on trouve de plus en plus de femmes dans les fictions policières. Cependant, malgré le fait que les femmes ont aujourd’hui accès à pratiquement tous les métiers, elles restent encore très minoritaires dans les représentations culturelles (films ou livres). Je trouve que la fiction reste parfois très réactionnaire alors que les mœurs évoluent.
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Qu'est-ce qui change pour une femme quand elle accède de par son métier à la "violence légale" ?
C’est justement le point de départ de ma réflexion. J’ai été très influencée par les études de l’anthropologue italienne Paola Tabet qui montre comment, dans l’histoire, les femmes ont été privées des armes et des outils les plus performants. D’autres études récentes tendent à prouver que la faiblesse supposée des femmes est une construction sociale. La question des armes me fascine. Je suis fondamentalement non-violente mais j’observe que les femmes sont souvent désarmées et impuissantes dans les conflits. D’où le titre de mon livre « A armes égales » : quand on donne aux femmes les moyens de se défendre, alors elles peuvent prétendre à l’égalité.
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Pourquoi une héroïne violente choque-t-elle plus qu'un héros violent ?
Je pense qu’inconsciemment beaucoup de lecteurs et lectrices considèrent que les femmes sont plus douces, maternelles, inoffensives que les hommes. Du coup une femme tortionnaire ou sadique choque davantage. Et même certaines féministes affirment que les femmes seraient meilleures que les hommes et se battraient davantage pour la paix, par exemple. Or pour moi c’est un propos essentialiste qui nie la singularité de chaque individu.
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Penses-tu qu’une héroïne de polar venant à bout d'un prédateur sexuel peut avoir un effet rassurant sur les lectrices ?
C’est très difficile de savoir quelle est l’influence d’un livre sur les lecteurs et lectrices mais la plupart des critiques s’accordent à dire que les représentations ont un effet sur notre imaginaire. Pour ma part, je suis persuadée qu’on a toutes et tous besoin de modèles identificatoires. Les héroïnes puissantes et combatives peuvent encourager les femmes à s’affirmer et renforcer leur confiance en elles. C’est ce que les féministes américaines appellent « l’empowerment ».
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Pour nous présenter plus d’une centaine d’auteur.es et leurs héroïnes, tu as choisi trois grands chapitres. D’après quels critères ?
Je me suis mise dans la peau d’une sociologue qui étudierait un panel et j’ai essayé de trouver des constantes. Il m’est apparu que certaines héroïnes, que j’ai appelées les dures-à-cuire, correspondent au modèle du détective privé « hard-boiled », né dans l’Amérique des années 30. Elles font tout comme les hommes. Elles se bagarrent, elles jurent, elles boivent, elles baisent. Mais du coup elles sont toujours célibataires et sans enfants. C’est pour moi la limite du modèle. Les femmes devraient-elles renoncer à l’égalité si elles veulent avoir des enfants ? Je me suis alors penchée sur une deuxième catégorie d’héroïnes qui sont en couple, voire enceintes ou ont des enfants. Et pour elles, alors, tout se complique. Parce ce qu’on va bien souvent s’attendre à ce qu’elles prennent en charge la vie de famille au détriment de leur métier. J’ai voulu montrer comment elles se battent pour ne rien lâcher. Et je me suis retrouvée avec une dernière catégorie qui recoupait aussi bien des « loosers » et des super-héroïnes. Deux personnages assez peu réalistes dans l’univers du polar. Mais qu’elles soient fauchées, alcooliques, névrosées ou gravement handicapées, ces femmes sont résilientes et s’en sortent toujours. En ceci, elles rejoignent les super-héroïnes invincibles. Par là j’ai voulu montrer des héroïnes qui s’en sortent pour porter un message optimiste sur la force des femmes.
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Tout au long de l’ouvrage tu t’appuies sur un grand nombre de théoriciennes féministes.
J’avais envie de faire connaître certains ouvrages féministes qui me semblent très importants parce qu’ils mettent l’accent sur l’autonomie des femmes. C’est d’ailleurs le propos du dernier livre de Mona Chollet, Sorcières. La puissance invaincue des femmes. L’indépendance des femmes fait peur, et c’est pour cela que l’idéologie patriarcale cherche à les persuader qu’elles sont faibles et vulnérables. Incapables de se défendre elles-mêmes. D’où l’importance de l’autodéfense féministe. Un sujet que traite également Virginie Despentes dans ses derniers livres que j’apprécie particulièrement.
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Enfin, en tant que libertaire, regrettes-tu qu’il n’y ait pas beaucoup d’auteures anars de polar ?
Mais si il y en a ! Je cite par exemple Sylvie Picard ou Laurence Biberfeld, ainsi qu’Evane Hanska qui a créé une héroïne anticapitaliste ou encore, l’Italienne Nicoletta Vallorani et sa superbe héroïne éboueuse anarchiste. Ça change un peu ! Toutes les enquêtrices que je cite ne sont pas dans la police…
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Et justement ça ne t’a pas gênée de faire l’apologie des femmes flics ?
Tout d’abord, n’oublions pas qu’il s’agit de fictions et donc de fantasmes. On peut apprécier par exemple des films violents sans par ailleurs cautionner la violence, il s’agit parfois d’un exutoire. Ceci dit, si je condamne évidemment la police en tant qu’institution, j’ai envie de me battre politiquement pour que les femmes aient accès autant que les hommes à la violence légale, parce que c’est à cette condition qu’elles pourront alors la refuser. Il faut que la non-violence soit pour les femmes choisie et non subie, sinon il ne s’agit que d’impuissance.
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Et toi cela ne t’a jamais démangée d’en écrire un ?
J’aurais adoré mais je crois que j’aime trop lire trop ceux des autres… En revanche j’ai une prochaine idée de livre sur les enquêtrices révolutionnaires : anars, féministes, écolos, etc.
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