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Vive les polars féministes ! "A armes égales", par Caroline Granier

Lecteurs et lectrices de polars, qui êtes aussi féministes, venez partager vos lectures (romans policiers, femmes détectives, empowerment).

Entretien - CQFD (mars 2019)

Publié le 4 Mars 2019 par Caroline Granier

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FEMMES ARMÉES DANS LES ROMANS POLICIERS

 

Avec À armes égales, les femmes armées dans les romans policiers (Éditions Ressouvenances), Caroline Granier

interroge la place des figures féminines dans le polar, leur puissance et leur force de frappe quand il s’agit de déconstruire les stéréotypes de genre.

Entretien.

 

Les violences faites aux femmes

sont un peu au polar ce que

les histoires d’amour sont au

roman Harlequin. Inspiré.es

des chroniques judiciaires les

plus sordides, les auteur.es de romans

noirs font souvent du féminicide la clé

de voûte de leurs intrigues. Plus qu’un

miroir grossissant de ce qui se joue dans

la réalité, le genre peut aussi devenir un

support de choix quand il s’agit de penser

la critique sociale.

 

Pourquoi les auteures de polars

sont-elles plus attendues au tournant

que leurs homologues masculins ?

 

« Prenons l’exemple d’Un été pourri 1 ,

de Maud Tabachnik. L’intrigue repose

sur des violences commises envers des

prédateurs sexuels qui se retrouvent

agressés à leur tour. À la sortie du livre,

beaucoup de critiques ont réagi vivement

en demandant à l’auteure : “ Dans votre

livre, des hommes sont émasculés. Est-ce

une forme de vengeance ou n’aimez-vous

pas les hommes ? ” Une question qu’on ne

poserait pas à un auteur masculin qui

raconterait une scène de crime sexuel.

En fait, cela renvoie à la question de la

violence exercée par les femmes. Encore

aujourd’hui, cette violence surprend,

dérange, choque. »

 

Qu’est ce qui explique cette

approche genrée de la violence ?

 

« D’un point de vue historique, socio-

logique, anthropologique, la violence

des femmes reste un tabou qui puise ses

origines dans notre construction sociale.

Dans l’idée selon laquelle les hommes,

de par leur présence dans la sphère

publique, seraient naturellement mêlés à

la guerre, au pouvoir. Leur violence serait

en partie légitime. L’image de la femme a

été construite comme plus passive, plus

soumise. Comme si c’était une donnée

naturelle. Sauf que les anthropologues ont

clairement démontré comment la société

avait confisqué aux femmes les outils de

cette violence. Par exemple, alors que les

femmes avaient pris une grande part à la

Révolution française, la Constitution de

l’an I fait de tous les hommes des citoyens

et des soldats, tandis que les femmes sont

exclues des armées en 1793. Finalement

on leur a interdit de se défendre, comme

l’explique Elsa Dorlin dans Se défendre,

une philosophie de la violence 2 . »

 

Il existe une idée éculée

selon laquelle une lectrice

peut facilement s’identifier

à un personnage masculin...

 

« Ce qu’il y a d’intéressant dans les

romans policiers utilisant des person-

nages féminins pour mener l’enquête,

c’est qu’ils permettent aux femmes de

ne pas s’identifier qu’au personnage

de victime. Avoir des modèles identi-

ficatoires sur lesquels s’appuyer, sur

lesquels se projeter me semble extrê-

mement précieux pour la construction

de soi. Quand bien même cela reste du

domaine du fantasme. Le fait pour une

femme d’admirer des héros essentielle-

ment masculins n’est pas sans effet sur

sa construction. Ce que j’ai voulu démon-

trer, c’est l’importance de ces images de

femmes puissantes qui ont un pouvoir sur

leur propre vie. Des femmes qui ne sont

pas celles mises en avant dans le polar

traditionnellement et qui rompent avec

les clichés de femmes fatales, présentées

comme nocives, ou de victimes en attente

du secours d’un homme. »

 

 

 

Les enquêtrices hard-boiled 3

reprennent souvent à leur compte

des codes très masculins.

Que penser de cette virilisation

des personnages féminins ?

 

« En détournant les codes virilistes, on

ne remet pas forcément en cause l’ordre

patriarcal. Les détectives construites sur

le modèle des enquêteurs masculins ne

modifient pas fondamentalement l’ordre

des choses : elles parviennent à se faire

une place au sein d’un univers masculin

en partie parce qu’elles mettent de côté

tout un pan de leur vie, amoureuse et

familiale. Cela véhicule encore une fois

l’idée selon laquelle une femme, si elle

ne se travestit pas, doit rester bien à sa

place dans la sphère privée. La division

est tenace entre d’un côté, les femmes

“ libres ” dans la sphère publique et de

l’autre, les épouses et mères, cantonnées

à la sphère privée. »

 

Quand elle n’est pas virilisée,

l’image de ces enquêtrices flirte

parfois avec le ridicule. Comme quand

l’héroïne de la série Hannah Wolfe 4 ,

de Sarah Dunant, s’approprie des

stéréotypes sexistes en affirmant au

sujet de son sac à main : « Le poids de

tout le bazar que j’y transporte est

suffisant pour mettre KO n’importe

quel assaillant »...

 

« Pour moi, à ce moment-là, on est

également dans le détournement. De

même que les talons, qui peuvent aussi

être une entrave abominable, le sac à

main peut à un moment devenir une arme

extrêmement efficace entre les mains

d’une enquêtrice ! À ce moment-là ce qui

était un outil de domination devient une

force. En revanche, ce genre d’héroïne

peut aussi très vite tomber dans une sorte

de “ girl power ” assez affligeant. On voit de

nombreux polars avec des héroïnes qui

ne remettent pas en cause les attributs

stéréotypés de la féminité ni leur statut

d’objet sexuel. C’est par exemple le cas

d’un roman de Carolina Garcia-Aguilera,

Bloody Waters 5 , dans lequel l’enquêtrice

Lupe Solano disserte sur les armes à feu :

“ Si c’était une femme qui avait conçu le

premier revolver, elle aurait bien trouver le

moyen de le recharger sans abîmer son vernis

à ongles. ” Cela devient ridicule. »

 

Pourquoi estimes-tu qu’il « ne suffit

pas de se trouver du bon côté

du couteau pour s’affranchir

des rapports de domination » ?

 

« J’ai voulu nuancer un peu mon

enthousiasme pour ces romans fémi-

nistes, en montrant que j’étais consciente

que certains ne remettent pas fondamen-

talement en cause la structure du pouvoir.

Parfois on est face à des enquêtrices qui

deviennent aussi violentes et domina-

trices que les hommes. Ce qui, certes,

est intéressant d’un point de vue fémi-

niste, mais qui a des limites d’un point

de vue politique. Certains personnages

féminins font une critique plus radicale

de la société en se servant de leur posi-

tion sociale pour critiquer toute forme de

rapport de pouvoir. Je pense par exemple

à des justicières qui agissent en dehors de

toute institution, comme par exemple les

amazones dans le roman Les Carnassières 6

de Catherine Fradier. »

 

PROPOS RECUEILLIS PAR

TIPHAINE GUÉRET

 

1/ J’ai lu, 2000.

2/ Éditions Zones, 2017.

3/ Littéralement « dures à cuire ». Le terme fait référence à un sous-genre du roman noir particulière-

ment violent.

4/ Éditions Scribner.

5/ Éditions Bourgois, 1997.

6/ Éditions Baleine, 1999.

 

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